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Sur les GHATS de VARANASI (1)
 

Sur les GHATS
de

VARANASI (I)




Une sensation de liberté vous emporte sur les ghats de Varanasi. 
Le Gange s'étend dans les grandes largeurs en une vaste courbure. 
A l'orient, la rive opposée est curieusement restée sauvage.
Cela surprend, vu des ghats de la rive occidentale, où l'on utilise la moindre parcelle de terrain pour les temples, les embarcadères ou autres plateformes.


Pourtant, ma première demie journée est un bizutage féroce.
Aux approches du ghat principal, le harcèlement devient massif, tous azimuts.
Douze conducteurs veulent me transbahuter dans leur rickshaw...
Ensuite, sur le ghat, les "Hello ! Boat, sir ?" prennent le relai.
Quinze marins d'eau douce veulent m'embarquer dans leur raffiot pour touristes. Cela rapporte beaucoup plus que la pêche, et c'est moins fatiguant.

Le racolage a d'autres causes.
On me propose un rasage ("Shaving ! Shaving !"), un massage, une chambre dans un hôtel paradisiaque...
Une poignée de mendiants me prend en remorque dans le filet de leurs espoirs...
Bienvenue à Bénarès !


Je fuis vers le nord le long du Gange, où la densité des parasites diminue.
Peine perdue.
Deux sadhus très photogéniques cherchent lourdement le contact.
L'un me répète dix fois :"Good morning !"
Espérant une suite très rentable à cette superbe accroche.
Mais la suite ne vient pas. Le regardant dans les yeux, j'ai oublié le don de la parole...
Mon ascète du dimanche, déconcerté, me laisse errer en silence.


Au Manikarnika ghat, on brûle les cadavres sur des bûchers de crémation.
Un garçon se rue sur moi, aboie des ordres en séries : interdit de photographier ! ... Je dois le prendre pour guide ! ... Je ne peux rester ici ! ... Je dois bouger !...
 

Patiemment, je m'arrête.
Commande d'un thé à une échoppe à deux pas.
Assis, j'espère savourer ce thé, malgré les odeurs...
Mais le garçon me tourne autour, continue à me pomper l'air !


Je prends alors quatre photos pour illustrer un article sur les besoins en bois de Bénarès.
Le garçon s'énerve, menace d'appeler sa famille par téléphone...
Cette fois, je craque.
-"You are a stupid boy ! Go away ! Now !"
Qu'il appelle la terre entière, peu m'importe !


Le garçon se calme d'un coup. Il quitte rapidement les lieux.
Je me rassieds pour boire mon thé, en cette paix retrouvée.
Douce illusion !
Cela dure une minute, à peine...


Une étrangère d'origine indienne surgit de nulle part.
Elle me reproche d'avoir fait des photos !
Sans doute Étatsunienne, ou Canadienne anglophone...
Son origine indienne l'autorise, croit-elle, à me faire la morale.
J'explique que j'ai photographié le stock de bois, pour un texte que je veux écrire.
Je ne photographie pas un bûcher de crémation. Le garçon s'est énervé pour rien. Quel mal y-a-t-il à photographier du bois ? Je n'ai manqué de respect à personne.


-"But you insult him ! You said Stupid boy !"
-"Il l'a bien mérité ! Je n'aime pas que l'on m'agresse avec des ordres. Surtout sur ce ton d'adjudant-chef. Suis-je un chien ? Et se prend-il pour un policier ?"
-"Because you respect and understand only if it is a policeman ?"
Cette femme continue à moraliser : je dois demander la permission aux familles, etc.


Une enseignante, j'en suis persuadé.
Qui me prend pour un de ses élèves.
La tête farcie d'idées politiquement correctes. Sans l'ombre d'une idée personnelle...
Elle continue son préchi-précha, un ron-ron bien rodé.
Quel ennui...
 

J'ai envie de vérifier mes hypothèses... par des questions ciblées.
Sans doute est-ce mon sourire qui me trahit.
Cela l'alerte. Elle s'arrête net.
Et file à l'anglaise prêcher ailleurs sa morale à dix sous.


Je retrouve la solitude.
Un luxe en ce coin de corporatisme exacerbé.
La flambée des cadavres rend paranoïaque.
Mon thé terminé, l'appareil photo au fond du sac, je contourne les bûchers de crémation par l'intérieur.
Les odeurs augmentent autour du Manikarnika ghat...


Je m'assieds dans un kiosque un peu plus loin.
En compagnie de chiens et de chèvres, fourrés sous les sièges. 
Trois vaches déambulent à deux pas, mais à l'extérieur...
Un sadhu shivaïte noir entre et s'assied. 
Consciencieusement, il se barbouille le corps de cendres grises. 
Enfin un ascète qui n'est pas d'opérette, chasseur de touristes.


Le kiosque est bien situé, entre deux bûchers de crémation.
C'est un excellent poste d'observation sur les quais et le Gange.
Des barques croulant sous les troncs d'arbres sont déchargées sur le quai. 
Chaque homme porte un tronc sur sa tête.
Partout, le bois est stocké en gros tas.
Dans l'autre sens, on entasse sur le quai la cendre des bûchers.


Soudain, j'entends une phrase chantée en choeur.
En contrebas, on porte un cadavre sur un brancard, avec une vingtaine de personnes comme escorte.
Le corps est à moitié immergé dans le Gange.
On le recouvre de tissus rouge et doré, de guirlandes.
Il est déposé plus haut sur le quai.


Des chants annoncent un second cortège.
Le corps est maintenu beaucoup plus longtemps dans l'eau. 
De l'encens est brûlée.
Le cadavre est recouvert d'une pellicule dorée, mince comme une couverture de survie.


Autour du premier corps, les photos familiales de groupe se succèdent.
Encore une photo pour se souvenir des porteurs du brancard.
Onze hommes se serrent difficilement...
Ensuite le cortège s'ébranle vers un bûcher de crémation.
Bêlement d'une chevrette comme accompagnement.

Une cloche sonne un coup.
Une autre cloche lui répond, dix secondes plus tard.


Comme bruit de fond, les masses des ouvriers frappent des coins, qui fracturent troncs et souches.
Odeurs d'encens, par bouffées.
De temps en temps, de la suie se dépose sur mes vêtements, sur ma montre...



Lionel Bonhouvrier.


Publié à 09:18, le 22/08/2009, Vârânasî
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